En France, le taux de naissances multiples a fortement augmenté depuis le milieu des années 1970. Cette hausse, liée à l’âge maternel plus tardif et au recours croissant aux traitements de la fertilité, place les maternités face à des exigences médicales et organisationnelles qui dépassent la simple question du nombre de lits disponibles.
Grossesses multiples et mortalité infantile : une lecture désormais systémique
Pendant longtemps, les grossesses gémellaires ou triples ont été analysées comme un phénomène démographique à part. Les travaux récents changent de perspective.
Le rapport de l’IGAS publié le 4 août 2026 intègre les grossesses multiples dans une grille de lecture systémique, aux côtés de l’âge maternel et des inégalités sociales. Le taux de mortalité infantile en France atteignait 4 pour 1 000 en 2024, un chiffre qui alimente un débat plus large sur la qualité des soins périnatals.
Ce changement d’approche a une conséquence directe pour les établissements : adapter la prise en charge ne se limite plus à renforcer les services de néonatalogie. Il faut aussi tenir compte du profil socio-économique des patientes, de l’accès au suivi prénatal et de la coordination entre professionnels de santé sur un territoire donné.
Niveaux de maternité et orientation des grossesses à risque
Le décret périnatalité de 1998 a structuré le réseau français en trois niveaux. Les maternités de niveau 3 disposent d’un service de réanimation néonatale sur site. Celles de niveau 2 possèdent un service de néonatalogie ou de soins intensifs. Les maternités de niveau 1 n’ont ni l’un ni l’autre et doivent conventionner avec des établissements mieux équipés.
Pour une grossesse multiple, l’orientation vers un niveau 2 ou 3 est la règle dès que le suivi prénatal identifie un risque. En pratique, cette orientation suppose que la femme enceinte puisse accéder à l’établissement adapté sans un trajet déraisonnable.

Or, entre 1996 et 2000, le nombre de maternités en France métropolitaine avait déjà chuté de 16 %, selon la DREES. Le mouvement de concentration s’est poursuivi depuis, créant des zones où la maternité de niveau 3 la plus proche se trouve à plus d’une heure de route. Pour une grossesse gémellaire à risque de prématurité, ce délai peut peser lourd.
Réorganisation territoriale : au-delà de la fermeture des petites maternités
Le rapport IGAS d’août 2026 marque un tournant dans le débat. Plutôt qu’une logique uniforme de concentration (fermer les petites structures pour renforcer les grandes), il préconise une approche de santé publique adaptée aux réalités locales.
Concrètement, cela signifie que deux territoires confrontés à une hausse des naissances multiples ne recevront pas la même réponse organisationnelle. Dans une zone urbaine dense, renforcer l’équipe de néonatalogie d’un hôpital existant peut suffire. Dans un territoire rural ou ultramarin, la solution passe davantage par des réseaux de transfert efficaces et un suivi prénatal renforcé en amont.
Les données de la DREES sur la mortalité périnatale en 2024 montrent d’ailleurs des taux beaucoup plus élevés dans les départements et régions d’outre-mer. Les inégalités territoriales ne sont plus un angle secondaire du problème : elles en constituent le cœur.
Ce que change une approche territoriale pour les grossesses multiples
Une grossesse gémellaire exige un suivi plus rapproché dès le premier trimestre : échographies supplémentaires, consultations spécialisées, surveillance du risque de prématurité. Si ce suivi repose sur un seul établissement éloigné, le risque de rupture dans le parcours de soins augmente.
L’approche territoriale promue par l’IGAS implique plusieurs ajustements concrets :
- Renforcer les consultations prénatales avancées dans les zones sous-dotées, pour que le dépistage des complications ne dépende pas du seul hôpital de niveau 3
- Organiser des protocoles de transfert in utero clairs entre maternités de niveaux différents, avec des délais de prise en charge définis
- Intégrer les sages-femmes libérales et les professionnels de ville dans le réseau de suivi, plutôt que de concentrer toute la charge sur l’hôpital
Les maternités peuvent-elles vraiment absorber la hausse des grossesses multiples
La question mérite d’être posée sans détour. Les grossesses multiples mobilisent davantage de ressources que les grossesses simples, à chaque étape : suivi prénatal, accouchement (souvent par césarienne pour les triples), séjour prolongé en néonatalogie, accompagnement post-partum.
Or, les maternités françaises fonctionnent déjà sous tension. Les difficultés de recrutement en obstétrique et en pédiatrie néonatale sont documentées depuis plusieurs années. Ajouter des lits de réanimation néonatale sans les professionnels formés pour les faire tourner ne résout rien.
Le rapport IGAS relativise d’ailleurs le rôle de la fermeture des petites maternités dans la dégradation des indicateurs. Le problème n’est pas uniquement structurel : il tient aussi à la capacité du système à coordonner les acteurs, à anticiper les besoins et à adapter les pratiques.
- Les établissements de niveau 1 peuvent jouer un rôle dans le suivi précoce, à condition d’être intégrés à un réseau fonctionnel
- Les maternités de niveau 3, souvent saturées, ont besoin de critères d’orientation plus fins pour éviter les transferts inutiles
- La formation continue des équipes aux spécificités des naissances multiples reste un levier sous-exploité

Âge maternel et traitements de fertilité : deux variables qui ne fléchissent pas
Entre un quart et un tiers de la hausse des accouchements multiples provient de l’augmentation de l’âge maternel. Par ailleurs, selon les estimations disponibles, plus des trois quarts des accouchements triples surviennent après un traitement de la stérilité.
Ces deux facteurs ne montrent aucun signe de recul. L’âge moyen au premier enfant continue de progresser, et le recours à la procréation médicalement assistée se démocratise. Les maternités doivent donc intégrer cette réalité dans leur planification à moyen terme, pas comme un pic conjoncturel mais comme une tendance structurelle durable.
La stabilisation du taux d’accouchements triples observée dans plusieurs pays européens dès les années 1990, grâce à une meilleure maîtrise des protocoles de stimulation ovarienne, montre qu’une partie de la réponse se joue en amont de la maternité, dans les pratiques de la médecine reproductive.
Adapter les maternités à la hausse des naissances multiples ne se résume pas à ouvrir des places en néonatalogie. Le rapport IGAS d’août 2026 le confirme : la réponse passe par une coordination territoriale fine, un suivi prénatal distribué et une prise en compte des inégalités sociales qui aggravent les risques. Les établissements qui fonctionnent en réseau intégré s’en sortent mieux que ceux qui tentent de tout absorber seuls.

