L’enquête de consommation alimentaire 2022-2023 de Sciensano, publiée en 2025, redessine le profil nutritionnel des adolescents belges. Les apports en sucres ajoutés reculent, portés par une baisse notable de la consommation de boissons sucrées. Derrière ce constat encourageant, la lecture des données révèle des dynamiques plus contrastées qu’un simple recul linéaire.
Enquête Sciensano 2022-2023 : ce que les nouvelles données mesurent vraiment
La précédente enquête nationale de consommation alimentaire datait de plusieurs années. Le protocole 2022-2023 marque un tournant méthodologique : Sciensano isole désormais les apports en boissons sucrées comme catégorie distincte, séparée des sucres naturellement présents dans les fruits ou les produits laitiers.
Cette granularité change l’interprétation. Un recul global des sucres ajoutés peut masquer une stagnation des sodas si les jus de fruits diminuent seuls. En publiant des résultats dédiés aux boissons sucrées, Sciensano permet aux professionnels de la nutrition de cibler les leviers réels de la baisse.
Nous observons que ce découpage rejoint la tendance européenne : plusieurs pays membres ont participé à une initiative conjointe coordonnée par Sciensano avec 21 pays, visant à harmoniser les indicateurs de suivi nutritionnel. La Belgique dispose donc d’un jeu de données comparable à l’échelle continentale, ce qui n’était pas le cas auparavant.

Boissons sucrées et sodas light chez les adolescents belges : deux courbes distinctes
La baisse de consommation de sucre chez les jeunes ne se traduit pas par un abandon pur et simple des boissons gazeuses. L’étude HBSC (Health Behaviour in School-aged Children), utilisée comme référence complémentaire en Belgique francophone, montrait déjà que les adolescents belges figuraient parmi les plus grands consommateurs de sodas en Europe.
Le recul concerne principalement les sodas sucrés classiques. Les sodas light, édulcorés à l’aspartame ou à la stévia, suivent une trajectoire parallèle mais pas identique. Leur consommation quotidienne reste stable, voire progresse légèrement dans certaines tranches d’âge.
Ce transfert partiel pose une question que les données HBSC avaient déjà soulevée : remplacer le sucre par un édulcorant intense modifie l’apport calorique, mais pas nécessairement le comportement alimentaire. L’habitude du goût sucré persiste, et avec elle le risque de surconsommation d’autres produits à index glycémique élevé.
Profils de consommation selon l’âge et la région
Les enquêtes belges segmentent les résultats par région (Flandre, Wallonie, Bruxelles) et par tranche d’âge. Les écarts régionaux restent significatifs. Les adolescents francophones consomment davantage de sodas sucrés au quotidien que leurs homologues néerlandophones, un constat que l’étude HBSC documentait déjà.
La tranche 11-15 ans concentre les comportements les plus contrastés. C’est dans cette fenêtre que la consommation quotidienne de boissons sucrées atteint son pic, mais aussi que la baisse récente est la plus marquée. L’effet de cohorte joue : les campagnes de sensibilisation en milieu scolaire touchent prioritairement ce groupe.
Facteurs structurels derrière la baisse de consommation de sucre
Attribuer le recul à la seule prise de conscience individuelle serait réducteur. Plusieurs mécanismes structurels convergent.
- La reformulation des produits par l’industrie agroalimentaire, sous pression du Nutri-Score et des recommandations du Conseil Supérieur de la Santé, réduit la teneur en sucres ajoutés de nombreux produits courants (céréales de petit-déjeuner, yaourts aromatisés, boissons à base de fruits).
- L’encadrement progressif de l’offre alimentaire dans les écoles belges limite l’accès aux distributeurs de boissons sucrées, un levier dont l’effet est mesurable sur la consommation quotidienne des 11-15 ans.
- Le momentum international autour des taxes sur les boissons sucrées, adoptées dans plus de 85 pays selon une analyse publiée en 2026, alimente le débat politique belge. Le Parlement de Wallonie a enregistré une question écrite sur l’addiction au sucre le 3 juin 2025, signe d’une pression réglementaire croissante.
La Belgique n’a pas encore instauré de taxe spécifique sur les boissons sucrées comparable à celles en vigueur au Royaume-Uni ou au Portugal. Le débat reste vif, et l’absence de mesure fiscale rend la baisse observée d’autant plus intéressante : elle repose davantage sur des changements d’offre et de normes sociales que sur un signal-prix.

Limites des données actuelles et angles morts nutritionnels
La baisse des sucres ajoutés ne garantit pas une amélioration globale de la qualité alimentaire. Le rapport de Sciensano documente en parallèle une consommation de fruits et légumes toujours insuffisante chez les adolescents belges. Réduire le sucre sans augmenter les apports en fibres, vitamines et minéraux ne corrige qu’une partie du déséquilibre.
Un autre angle mort concerne les sucres « invisibles ». Les produits ultra-transformés contiennent des sucres sous des dénominations variées (sirop de glucose-fructose, dextrose, maltodextrine) qui échappent souvent à la perception des consommateurs. La baisse mesurée porte sur les déclarations de consommation et les rappels alimentaires, pas sur une analyse biochimique des apports réels.
La question des boissons énergisantes
La cardiologue Catherine De Maeyer, dans le cadre de la Semaine du cœur organisée par la Ligue cardiologique belge, alertait sur la consommation de boissons énergisantes fortement sucrées chez les jeunes. Ce segment échappe partiellement aux campagnes centrées sur les sodas, car les adolescents ne classent pas toujours les boissons énergisantes dans la même catégorie mentale.
Leur teneur en sucre par canette dépasse souvent celle d’un soda classique, et leur consommation est associée à des contextes spécifiques (sport, révisions, sorties) qui les rendent moins sensibles aux messages de prévention généraux.
Pression parlementaire et perspectives réglementaires en Belgique
La question écrite déposée au Parlement de Wallonie en juin 2025 sur l’addiction au sucre illustre un glissement du sujet, du sanitaire vers le réglementaire. Les parlementaires interrogent désormais les mécanismes de dépendance et la responsabilité de l’industrie, pas seulement les recommandations diététiques.
Dans un contexte où 85 pays taxent déjà les boissons sucrées, la Belgique reste dans une position attentiste. Les résultats de l’enquête Sciensano 2022-2023 pourraient servir d’argument aux partisans d’une régulation plus ferme, en montrant que la baisse spontanée reste insuffisante sans levier fiscal.
La prochaine étape logique serait une exploitation croisée des données Sciensano avec les indicateurs de prévalence du surpoids chez les mineurs. Sciensano rappelait qu’en Belgique, près d’un enfant sur cinq est en surpoids. Tant que ce taux ne recule pas en proportion de la baisse des sucres ajoutés, le débat sur les mesures complémentaires restera ouvert.

